deux apprentissages difficiles :
faire du vélo tout seul et ranger ses jouets : et si c’était
la même chose en entreprise ?
En discutant avec les copines de la
mobilité des femmes en entreprise, on aborde le sujet de la mobilité
des cadres dirigeants, des chefs. Nous nous faisons la remarque qu’en
entreprise, le départ du chef est souvent un sujet tabou : en
effet, si le chef charismatique s’en va ou dit s’en aller
bientôt, on craint la démotivation de ses équipes, et pire,
l’attente du nouveau chef. En y repensant, je me dis
qu’effectivement, qui n’a pas eu un « coup de mou »
en apprenant que son chef s’en allait ou allait partir
bientôt ? Ceci pour deux raisons : tout d’abord, il va
falloir se réhabituer à un nouveau chef, et puis, ce chef n’étant
pas encore arrivé, à quoi bon les efforts du moment ? La
seconde raison : travailler auprès de vrais leaders que
l’on admire, qui nous entrainent et que l’on aime voir au
quotidien est super motivant, donne envie de se lever le matin, et de
se défoncer pour qu’il/elle reconnaisse notre super boulot. Cette
combinaison – un chef charismatique et des troupes qui le/la suive
les yeux fermés - n’est-elle d’ailleurs pas le rêve de toute
entreprise ? Cela donne des équipes super motivées- et
certainement très « rentables » si le chef a en plus la
bonne vision, la bonne direction à insuffler. L’ inconvénient :
le « chef charismatique » prend une place telle dans la
motivation qu’il peut devenir un frein pour le télétravail et le
travail à distance : on est moins motivé car on « voit »
moins de personnes motivantes dans sa journée. Et bien-sûr, au
moment de son départ annoncé, une vraie perte de repère, le « coup
de mou ».
Soyons réaliste, cette démotivation
ne dure généralement qu’un temps : le temps de se projeter
avec un nouveau chef, de supputer des réorganisations, de ragoter
sur ses chefs. A ce sujet, les ragots, parait-il (voir « management »
du mois d’Avril 2014), est un moyen de « se lier » avec
ses collègues en entreprise, de « faire société »,
comme peut l’être l’épouillage chez les singes.
Suite à une certaine démotivation, eh
bien, on s’y remet ! On se re-concentre peut-être encore plus
sur son métier, les tâches quotidiennes, ses to-do list, le geste
et la beauté du « geste » diront certains, on
retravaille pour soi, pour le bien de l’entreprise globalement , et
non plus pour les beaux yeux de son chef charismatique… Ce n’est
pas forcément ce qu’il y a de plus motivant, mais on a
l’impression d’être un peu plus responsable, plus adulte, en
tout cas de se prendre en charge.
Je fais le parallèle avec le vélo :
Un des apprentissages les plus
douloureux pour moi a été d’apprendre à faire du vélo. Ma mère
me dit avoir appris elle-même en une après-midi, idem pour ma
nièce…je pense quant à moi qu’il m’a fallu des semaines…voire
des mois. Encore maintenant, je ne comprends pas comment on peut
passer facilement de la situation #1 = je suis tenue, soutenue,
guidée, par quelqu’un qui m’encourage, est proche, me trouve des
qualités, … à la situation #2= je pédale seule, mes parents sont
loin (ils ne peuvent pas courir aussi vite que le vélo !), je
suis sur une vraie route, il peut y avoir de vrais camions ; et
aussi, quel plaisir : j’enfonce les pédales et ça avance, le
vent me fouette le visage, le paysage défile à toute allure et me
fait son cinéma. Je suis rapide, je sais faire. Entre la situation 1
et la situation 2, que de peurs, de véritables douleurs parfois, de
sorties de routes, de perte de confiance, de démotivation. Apprendre
à faire seule, à se concentrer sur son geste seul, sans être
guidée, soutenue, par les mains, le regard, l’amour de son parent,
quel chemin douloureux : et surtout : combien inimaginable
quand on est dans la situation #1 !
Au travail, c’est pareil, quand on
est autonome, porté par des causes auxquelles on adhère, quand on
est rapide, que l’on voit les choses avancer, que l’on se
concentre sur son métier, quel plaisir ! Mais être guidé,
soutenu, porté par un chef charismatique, c’est autre chose, et
quitter cette situation #1 semble inimaginable…et peut-être aussi
douloureux que de d’apprendre à faire du vélo seul(e).
Un autre apprentissage douloureux quand
on est enfant : ranger ses jouets. Et cette fois-ci, il me
semble que c’est une douleur partagée…globalement. J’ai
rarement vu un enfant sauter de joie à l’idée de ranger ses
jouets, ou pire, le faire tout seul de son plein gré, sans demande
aucune de l’extérieur. Une exception, me soufflent mes parents :
Mary Poppins, elle-seule parvient à transformer ce moment long,
fastidieux répétitif, en un réel plaisir. Quand on rentre dans une
chambre rangée : c’est sûr, c’est plus agréable, mais le
plaisir retiré est bien diffus, et si lointain par rapport au moment
douloureux, pénible, du rangement ! Et puis, la méthode Mary
Poppins n’est pas « en vrai » : elle est rapide,
« magique » même : alors que ranger en vrai prend
du temps, de l’énergie, de l’intelligence même (il faut se
poser la question de qu’est-ce qui va avec quoi, où , et où
le mettre pour que ce soit rangé mais pratique tout de même pour le
prochain jeu)
Ou alors il faudrait que ranger fasse
partie du jeu lui-même, que ce soit la partie non négociable et
obligatoire qui clôt tout jeu, que ca fasse partie du deal de
départ, c’est bien ce qu’essaient de dire les parents (un peu
expérimentés aux joies du rangement) aux enfants : « ok,
tu joues à ça, mais ensuite, tu ranges». Pour l’enfant, le
rangement est une grande partie de son éducation. C’est en effet
tout un apprentissage pour arriver à tant de sagesse et s’éloigner
du plaisir du jeu du moment !
Ne voit-on pas la même chose en
entreprise ? Pense-t-on toujours au recyclage ou la « fin »
des projets, des couts de « rangements » ou recyclage ou
retraitement de toute. Pendant l’action, l’euphorie du projet,
évalué par un ROI (retour sur investissement) qui ne prend en
compte que le moment du jeu ou du projet où le plaisir – et la
rentabilité – sont à leur maximum, pense-t-on à la suite ?
au rangement ? à l’impact sur les autres projets ?
Quid des éoliennes installées partout
en France ? quand elles ne marcheront plus et qu’on n’en
aura plus besoin ? qui les « rangera » ? et
avec quel budget ?
On se posait la question récemment de
toutes les technologies empilées dans nos réseaux de télécoms :
on a empilé des projets sans cesse, sans jamais enlever, « ranger »
ceux qui existaient déjà. Les nouveaux projets avaient tous une
rentabilité, un ROI positif… qui ne prenait pas en compte
leur « fin ». Parfois même, le ROI devenait moins
positif quand il fallait d’abord « faire le ménage »
des projets anciens et non rangés : on me citait récemment le
cas de salles qui avaient été conçues pour de vieux autocoms ;
on y avait coupé l’électricité, la clim, l’alimentation en
48V, les accès ; mais le vieux matériel restait dans la
salle. Au nouveau projet, s’il avait besoin de cette salle, de
payer pour le débarras. Ca ne vous rappelle rien ? « je
veux bien que tu joues à ce jeu si d’abord tu ranges tout le reste
qui traine…- mais c’est pas moi ! – ben oui mais c’est
comme ça : il n’y a plus de place sinon ». Faire payer
les projets suivants, les générations futures, ça semble une tout
petit peu injuste, non ?
Nous nous faisions aussi la remarque
que l’empilement de toutes ces couches de réseaux ne pose un souci
que pour ceux qui sont en charge de la maintenance…idem : ca
ne vous rappelle rien ? vos parents ne vous ont jamais dit :
« range tes jouets sinon je ne peux pas même faire le
ménage » ?
Bref, ranger ses jouets, c’est penser
ménage, maintenance, nouveaux jeux futurs, viabilité long terme,
générations futures, bien loin du plaisir immédiat du jeu !…
dur apprentissage qui montre que l’on est un peu plus adulte, un
peu plus responsable.
En entreprise, la RSE (responsabilité sociale d'entreprise), le long terme,
penser à budgéter la fin des projets est un apprentissage
difficile, mais nécessaire : il serait tout-de-même curieux de
croire à notre âge à une solution miracle à la Mary Poppins, et
bien irresponsable de fermer les yeux en se disant que les
générations futures le feront à notre place…
Ranger ses jouets et apprendre à faire
du vélo seul étaient bien douloureux, mais un parcours nécessaire
vers l’âge adulte... idem en entreprise où l’on doit apprendre
à travailler, non pour son chef, ni pour une rentabilité immédiate,
mais pour le long terme.
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