doit-on vraiment se plier aux codes masculins ?
la première fois que j’ai entendu parler du sujet (une session animée par une consultante géniale – Aviva Cox Wittenberg - chez Alcatel environ en 1995 je dirais) : des soi-disant différences entre un monde masculin et féminin, des codes masculins à décrypter, un monde d’hommes forgé par les hommes, les entreprises pleines de codes masculins, ….j’étais très dubitative.
Et puis Aviva nous a fait remarquer que nous étions toutes en noir, en costume, parfois costume « banquier » même, alors que nous étions toutes dans les télécom (et donc même pas dans la banque ;-).
Il y a eu aussi cette toute première évaluation de mission chez Accenture : j’avais déjà mon bébé (eh oui !, celui qui a 20 ans maintenant), où mon manager, qui me faisait une très bonne évaluation par ailleurs, a conclu l’entretien par « et en plus, j’ai appris que tu avais un bébé, c’est super car je n’en n’ai jamais entendu parler ». Cela m’est resté, m’a forgé pendant de longues années : surtout ne pas évoquer son bébé, sa vie de famille, ses problèmes (ou joies ?) perso en entreprise.
Et ensuite, tous ces managers, qui voulant s’assurer d’un service offrant le service (sic) maximum, avec des collaborateurs engagés, préfère avoir quelqu’un qui ne les lâche pas du jour au lendemain…pour une raison d’ordre supérieur : un congé maternité, une maladie, un refus de crèche, une nounou en retard faute de grève de métro.
Aussi, comme me le rappelait une collègue, ces femmes expérimentées distillant des conseils : « surtout ne dites jamais que vous serez en retard car votre enfant, gamin, « chiard » (eh oui, aussi entendu par mon manager…), a 40 de fièvre et que vous devez appeler le médecin…non, non : dites plutôt « j’ai un problème avec la voiture et passe la déposer chez le garagiste : je serai donc en retard et partirai tôt ce soir la récupérer avant que ca ferme » ! et là, cela passera comme une lettre à la poste. Les hommes comprendront, ne se poseront aucune question…même si au bout d’un moment ils penseront que votre « caisse est vraiment pourrave ». »
Enfin, ces hommes, eux, qui, dans le même cas, ne courent pas à la crèche mais « vont chez le dentiste », disent-ils à leur patron.
Donc, oui, il y a bien des codes masculins en entreprise. Et après 20 ans d’expérience professionnelle maintenant, je peux dire que le monde de l’entreprise est un monde d’hommes, forgés par les hommes, conçus par les hommes,…attention : des hommes pas très génération Y non plus : ceux qui ne font pas 50/50 des tâches ménagères, qui ne s’impliquent pas 50/50 dès la naissance de leur enfant, qui n’appellent pas le médecin, ne se proposent pas systématiquement pour garder un enfant malade, ne seront pas mal vus par leur chef s’ils prennent un temps partiel, un congé parental…
Est-ce parce que j’ai toujours été femme dans un monde particulièrement masculin ? le monde des techniques, de l’industrie, des télécoms ? eh bien non : le ratio de 30-35% en moyenne de femmes dans le monde des telecoms est le même que celui de toutes les entreprises du CAC40 ! qui sont loin de faire toutes des métiers techniques. Pourquoi si peu de femmes en entreprise ? c’est un vaste débat : « on a besoin d’ingénieurs », me répond-on souvent.
-déjà, cela me fait bien rire : dans ma vie quotidienne de cadre dirigeante, quand est-ce que j’utilise mes compétences d’ingénieur ? jamais ! on en rit d’ailleurs avec nos camarades centraliens : qu’est-ce que nous avons fait de nos vieux polys ? la plupart d’entre nous en les ont jamais rouvert depuis la sortie de l’école ! –mais continuons le débat
Et les sorties d’écoles d’ingénieurs sont 10-20-30% féminines au mieux.
Remontons le problème : pourquoi si peu de femmes en école d’ingé ? et auparavant, en prépa scientifique ? alors que plus de 50% des bacheliers scientifiques sont des femmes ? mais ces femmes préfèrent aller vers des métiers du vivant, social, du « care » dira – t-on, médecine, biologie, pharmacie, … domaines autrement plus complexes que les maths et physique de prépa par ailleurs ! Moi-même n’ai-je pas tanné mes parents pour arrêter la prépa et faire médecine ? Ils ont eu gain de cause (toujours la faute aux trop bons résultats qui empêchent de faire vraiment ce qu’on veut ;-(…) mais je regrette toujours un peu de ne pas avoir fait médecine.
Pourquoi si peu de femmes en prépa scientifique ? Pour celles qui sont des matheuses ou physiciennes ‘pures ‘ super techniques et pas du tout orientées « care », j’ai mon explication personnelle : à mon époque, et encore parfois maintenant encore : les internats n’étaient que pour les garçons (les places de filles aujourd’hui en internat deviennent « obligatoire » mais sont encore loin d’être à 50/50 !). Donc nous les filles devions nous débrouiller, trouver ailleurs. Il y avait dans Paris ce grand « foyer des lycéennes » où nous étions 500 filles de prépa parisiennes, dans le fin fond du 16eme. Les filles en prépa scientifique n’avaient pas le droit à une chambre seule, contrairement aux littéraires qui avaient besoin de se concentrer pour faire une disserte…nous étions en chambre de 2, 4, voire 8 pour ce qui me concerne, et pas dans le vrai foyer, dans une annexe, située à 10 min à pied de l’endroit où on pouvait prendre nos repas. Bref, par rapport à nos collègues masculins hébergés à 15s chrono de la salle de cours, nous avions entre 40 min et 1h de trajet pour rejoindre notre lycée, et ensuite, encore des trajets le soir, la nuit pour rejoindre la cantine ou la bibliothèque : bref : environ 2h-2H30 perdues par jour par rapport à ces messieurs. En prépa, on bosse tout le temps, tout le temps qui est disponible : hors des cours, cela fait environ 5-7h par jour. Donc voilà mesdames, vous partez déjà avec un handicap de 30 -50% par rapport à ces messieurs !
donc oui, un monde d’hommes conçus par les hommes et pour les hommes
et pourquoi pas de filles en internat ? cela est aussi une très bonne question. La promiscuité, l’intimité ? aujourd’hui, les internats se voient en effet contraints de poser des cloisons supplémentaires, donc des couts supplémentaires…mais ne vous inquiétez pas, ils doivent aussi changer tous les lits (car la taille moyenne du lit de 1,90m est maintenant devenus trop petite pour ces messieurs dont la taille moyenne a grandi ;-)). Non, rien de tout cela : récemment un article de Elle (semaine du 26 avril 2014) nous informait que pour la première fois des femmes seraient dans des sous-marins : c’est une première ! Le challenge principal n’est pas la promiscuité (même dans un sous-marin, c’est dire !) mais la culture : en effet, la motivation de ces messieurs marins , ou dans l’armée, passe souvent par des blagues salaces, remarques sexistes, homophobes, etc. Et si des femmes font le même job : va-t-on pouvoir les motiver avec ce genre de propos? bof bof.
Donc, en acceptant de la mixité, on fait un grand pas : on se rend compte que le monde a été conçu par et pour la moitié de la population. Et cette prise de conscience est déjà un grand pas.
Devant ces codes masculins, les femmes évoluant en entreprise se posent souvent la question : pour réussir, doit-on adopter ces codes masculins ? En effet, si ce monde est un monde d’homme, il permet des réussites professionnelles qui nous font envie ! Comment y arriver ? Faut-il adopter leurs codes ? S’habiller en costumer rayure banquier, rester tard le soir, aller boire une bière avec les collègues, (car on sait que beaucoup de décisions se prennent dans des endroits pareils), parler du match de la veille, …supporter voire rire aussi des blagues sexistes ?
Dans l’actualité des dernières années, un fait divers m’a particulièrement choquée : vous avez certainement entendu parler de ce père oubliant de déposer son bébé à la crèche : l’enfant reste dans la voiture dans le parking, et décède. Le père était parti à son travail : j’imagine que personne ne lui a demandé : Comment va ton enfant ? Est-ce qu’il a encore pleuré à la crèche ? Car si on le lui avait posé la question, le père serait immédiatement redescendu dans le parking. Non, là, j’imagine que personne ne lui a parlé de son enfant.
Un monde où les aventures de nos enfants ne sont pas les bienvenues n’est pas un monde bienveillant.
Lorsque j’étais directrice à Lille, mes collaboratrices féminines me posaient systématiquement la question chaque jour des nouvelles de mes enfants. Si j’avais été un homme, l’auraient-elles fait ? J’espère. Comme j’espère aussi que les collaborateurs masculins me posent aussi cette question. Ce n’est pas parce qu’on est un homme qu’il faut jouer « seulement au business » en entreprise. Et ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’il faut la jouer seulement « famille ».
Parler famille, demander des nouvelles des enfants est tout simplement humain, et c’est quelque chose de bon en entreprise. Et c’est souvent les femmes qui prennent cette voie. Le code « masculin » qui sous-entend que l’on ne doit pas parler de ses enfants n’est pas un bon code.
En tout cas, j’ai pris le parti maintenant de me dire que les choix des femmes étaient peut-être les bons.
Ma fille ainée fait une prépa scientifique, une prépa bio, alors qu’elle est excellent en maths et en physique. Elle ne passera pas donc pas le diplôme de Polytechnique, alors que depuis qu’elle est toute jeune, ses résultats, son organisation, nous la désignent comme une polytechnicienne-née. Je lui demande pourquoi son choix : elle me répond, « mais parce que c’est bien plus intéressant, ce sont les choses de la vie ». Et je pense qu’elle a raison : étudier, essayer de comprendre la vie est bien plus intéressant (et complexe aussi !) que de construire des ponts, des routes, des voitures qui font du bruit, polluent et tuent.
Elle ne sera pas polytechnicienne car c’est un monde d’homme qui a conçu cette école et le système qui va avec : les prépas bio ne permettent pas de passer le concours de l’X. Elle le sait. Elle refuse de rentrer dans les codes des hommes. Elle préfère suivre sa voix, sa conviction. Je sais qu’elle a raison.
Si l’on pouvait changer le monde, je dirais à l’X : « pourquoi donc ne recrutez-vous pas parmi les prépas bio : ne pensez-vous pas que cette matière est un fondement de connaissances pour le futur ? »
Je pense que les femmes ont raison de suivre leurs valeurs, qu’elles font le bon choix en ne se pliant pas aux codes masculins.
Derrière chaque refus d’une femme de suivre les codes « masculins » actuels, se cache une solution pour un futur meilleur.
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