faut-il évoquer sa vie perso en entreprise ?
Je reviens sur ce thème qui est à la croisée des chemins, à la croisée du masculin et du féminin, à la croisée des années 90 et du nouveau monde qui s’installe, à la croisée de 20 ans de carrière et du passage en mode « sénior » (eh oui, sénior c’est à partir de 45 ans ;-)) = mode où l’on se dit : « j’en ai fini de me taire, je l’ouvre », et aussi « anyway, pour moi c’est trop tard, mais je veux que le monde soit meilleur pour les générations futures ».
Il était une époque, dans notre jeunesse, avant les 35 heures, avant les burn out, avant la parution d’un ouvrage de ce polytechnicien où il expliquait qu’il voulait simplement être tranquille au travail et ne pas se surmener, seulement profiter de la vie. Ce n’est pas si loin, Jérôme Kerviel, bien malgré lui, avait fait une pub d’enfer pour les études d’ingénieur et de mathématiques appliquées, et les explosions de primes à la clé. A cette époque, les cours de motivation pour commerciaux miroitaient de grosses voitures rouges, des Ferrari (pléonasme ?). Seul Brad Pitt osait : « et si tout le monde roulait en prius* » (* voiture hybride – géniale- j’en ai une – merci Brad- quand vous êtes en ville : vous roulez à l’électrique, aucun bruit, aucune pollution, tout en douceur, et elle passe directement à l’essence sur l’autoroute). Tout le monde voulait devenir millionnaire, même les nanas ! vernis supra rouge sur les ongles, escarpins 10 cm écarlates qui criaient « I want that F job ».
Une tâche de bavouillis sur le costard ? que nenni ! Une réunion à 8h00 du matin à Lille ? pas de soucis ! Un dîner entre collègues (eh oui, sans même un client) de 20h à pas d’heure ? C’est parti ! un séminaire le week-end en Espagne ? eh bien oui, on va s’arranger. Et puis, une conférence sur les équilibres vie pro/vie perso de 18h à 20h, pourquoi pas ? un speednetworking de boulot/réseau de filles à 19h00, bon ok, mais c’est la dernière fois. SSTTOOPPP !
Ah et pourquoi ? eh bien….et là que dit-on ? raconte-t-on sa vie perso ? raconte-t-on sa vie privée ? car « vie privée » disait-on à mon époque, et si elle est privée, c’est justement qu’on ne la raconte pas, pas au boulot.
En réfléchissant sur ce thème avec des collègues lors d’une réunion téléphonique, l’un deux racontait sa propre expérience (et je salue encore son courage de raconter cela devant tout le monde) : «
en tant que manager d’untelle, je m’énervais tous les jours après elle après 18h00 car quand j’allais la trouver dans son bureau : elle n’y étais plus ! et le lundi matin elle n’était jamais à l’heure aux réunions d’équipe de 9h00, elle arrivait toujours en retard !! plutôt que de continuer à m’énerver, j’ai décidé d’en parler.
Elle me répond « en quoi cela te gêne t-il de ne pas me trouver dans mon bureau après 18h ? » (alors là, madame untelle, chapeau ! chapeau très très bas ! comment avez-vous trouvé la ressource de ne pas répondre directement ce que vous faisiez, de ne pas vous expliquer, de ne pas vous justifier, mais de vouloir comprendre le vrai souci ?).
Je lui dit que j’ai des choses à lui dire, à partager avec elle. Elle répond « tu peux me joindre par téléphone si c’est urgent » (re-re chapeau).
Et oui, j’ai testé, elle répond au téléphone, elle est très réactive, j’ai compris que je fonctionnais ‘au présentiel’. Cette découverte sur mon mode de management m’a tellement bouleversée que j’ai décidé d’en témoigner à ‘happy men’ » (* happy men est un cercle de parole – interdit aux femmes, sic !- afin que les messieurs parlent de leur propre expérience sur les sujets égalité hommes /femmes et comprennent mieux leur rôle pour favoriser l’égalité professionnelle ///à ce sujet, messieurs, désolée de m’immiscer dans vos cercles de discussion, mais si vous n’avez qu’une seule chose à faire : c’est de prendre beaucoup plus à votre charge les plaisirs du foyer : ménage, courses, lessives, rangement. Et tout ira mieux ! et en réponse à mon ex-beau-père : « non, les femmes ne font pas mieux le repassage que les hommes », et à mon ex-belle-mère « non, je ne veux rien apprendre sur le repassage des mouchoirs ni des chemises de ton fils car je ne m’occuperai jamais de ses affaires ».)
Revenons à nos moutons.
Ce manager continue de raconter son expérience en expliquant : « j’ai compris que untelle ne pouvait être là après 18h00 car elle est veuve avec des enfants. ». Puis pendant cette même réunion, une dame –RH- poursuit « oui, même si on n’a pas les informations directement par la personne, on peut toujours arriver à le savoir par d’autres… »
Alors, désolée, mais là je m’insurge, je l’ouvre : « Cher manager, chère RH, je n’approuve pas cette solution. La vie perso c’est notre vie perso, sa vie, c’est SA vie. point barre. On n’a pas à la raconter ».
Pour moi, j’en ai trop vu, trop vécu. Ce ne sont pas des expériences horribles, traumatisantes, où l’on se dit : ce n’est pas normal, où on décide d’appeler la police-RH. Non, c’est bien plus vicieux, insidieux, quotidien, quasi-insaisissable. C’est la culture du présentiel, la culture du couloir = « celui-qui-passe-dans-le-couloir-aura-le-projet-intéressant-parce-que-justement-il-passe-devant-mon-bureau-donc-je-le-vois-et-pense-à-lui».
J’ai 5 enfants : vais-je le crier sur tous les toits ? oh non, surtout pas ! pourquoi ? parce que tout le monde va se dire « QUOI ? 5 ? je savais qu’elle avait un bébé, mais 5 ? et comment elle fait ? elle continue de bosser à plein temps ? whouaahhh !! elle doit être sacrément organisée ! et moi, seulement avec mes deux, j’ai déjà du mal…alors 5 ! ça doit être sport chez elle ! chapeau !....bon, sur ce projet, non, il va falloir bosser énormément, mettre les bouchée-doubles, il y aura des coups de bourre c’est sûr…bon, je vais pas lui refiler cela en plus, non, elle m’en voudrait, …non, ce ne serait pas sympa, il faut qu’elle ait du temps pour elle, …non, ce projet n’est pas pour elle…et puis moi avec un petit, c’est super compliqué quand il est malade, la crèche ne veut pas le prendre…alors avec 5, je multiplie les jours d’absence par 5, les RV chez le médecin, etc, ça va faire beaucoup d’absences tout ça…non, vraiment, ce n’est pas possible de lui refiler le projet ! »
Voilà, messieurs, mesdames, un exemple bien classique du : « je-connais-ta-vie-donc-je-fais-en-sorte- que-cela-aille-bien-pour-toi » qui part certes d’un bon sentiment, mais qui fait que les femmes n’ont pas les projets intéressants, stratégiques.
« Tout ce qui est caché est source de souffrance » me disait Marie Donzel. Oui, c’est bien vrai. Et aussi, j’aimerai bien que l’on puisse raconter ses difficultés, le jonglage quotidien, afin de trouver des solutions ! Mais si raconter sa vie privée c’est se priver des projets ou jobs intéressants, alors non. Je dis non. Pas encore. Patientons juste encore un petit moment.
Le manager (celui qui avait découvert son mode de management au « présentiel ») écoute ma réponse. Il faut pourtant faire évoluer les choses, me dit-il. Oui, il a raison, parfaitement raison. Mais en face de nous, quand les personnes en face n’ont pas toutes ce point de maturité ? Que risque-t-on ? D’être dans les explications, dans la justification, de ne pas avoir le projet, le job. Alors que si on se tait, si on ne dit rien de sa vie perso : on peut avoir le job.
La solution idéale ? en discuter : avoir la proposition du manager et discuter. Pourquoi pense-t-il que ce projet nécessitera des heures supplémentaires ? Comment se réorganiser pour optimiser les ressources ? Pour être dans le timing ? Quels sont les vrais incontournables ? Car, sauf si votre job est d’organiser des soirées à la David et Cathy Guetta, la plupart de nos jobs doivent pourvoir être couvert dans des journées de bureau normales, non ?
Un autre exemple d’une demoiselle - du vécu – qui me prie de glisser son conseil incognito. Pour obtenir le job : elle ne met pas son adresse dans le CV, ou elle invente qu’elle habite Paris. Pourquoi ? parce que même les meilleures intentionnés vont se dire : « avec les grèves de métro, les retards de train, les RER supprimés, etc. aucune chance qu’elle soit à l’heure. Et c’est super loin ! Je ne vais pas lui imposer 2h de transport ! non, je ne peux pas lui faire ça : et puis, c’est une super candidate, elle trouvera sans souci un truc plus proche de chez elle… » Conclusion : si elle met son adresse, elle n’a pas le job non plus.
Je sais, je vous déçois, je suis déçue aussi. J’aimerai aussi que l’on puisse dire la vérité, raconter sa vie, ses contraintes. Aujourd’hui, on n’y est pas encore. Avant de discuter avec le manager pour comprendre les vrais impératifs du job, il faut avoir la proposition. Donc patientons…jusqu’à avoir le job !
Mon conseil : dites oui ! Dites oui à tout ! sans vous soucier des soucis, sans vous préoccuper de ce qui ne sera pas possible. Faites-le à la chinoise : on dit oui, on signe…et on négocie après !
C’est possible, et même très possible. Dites oui, et regardez ce qui est attendu, et voyez l’organisation, les moyen requis ensuite : vous n’en serez perçue que comme plus professionnelle. c’est normal de ne pas pouvoir faire le planning ni lister les risques avant d’avoir le job ! en revanche, dès que vous l’avez, allez-y : prévoyez, organisez-vous, faites en sorte qu’il n’y ait pas de coup de bourre : faites des plannings, listez les risques, Incluez dans vos critères d’organisation toutes vos contraintes et risques perso (les transports, les horaires de crèche, de cours de sport, les jours d’expo à ne pas louper : brefs tous vos impératifs perso) et ayez des solutions pour prévenir les risques. Annoncez des retards dès que vous en entrevoyiez, discutez des solutions, des options possibles, travaillez à distance, demandez des ressources supplémentaires, réorganisez-vous dès que nécessaire ! Montrez que vous pouvez changer le système.
Allez les filles, on fonce !
Et là, régalez-vous, faites le job…et racontez votre vie : tout le monde trouvera des solutions avec vous ;-)
En aparté car politiquement pratiquement incorrect : mais, une fois que avez le job : dites tout : vous habitez Sarcelles, avez 5 enfants, divorcée, veuve, enceinte…tout : le manager ne pourra pas reculer : cela s’appellerait discrimination et serait très facile à prouver.
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